L’agriculture, parent pauvre de la campagne présidentielle

À un mois du Salon de l’agriculture, le secteur agricole fait toujours face à une crise sans précédent en France. Bien que profondes, ses problématiques demeurent néanmoins trop peu évoquées par les candidats à la présidentielle.

Du 25 février au 5 mars 2017, le 54e Salon international de l’agriculture (SIA) prendra cette année une dimension hautement politique, à moins de deux mois du premier tour de l’élection présidentielle. Avec plus de 600 000 visiteurs attendu, l’événement parisien se tiendra dans un contexte tourmenté pour le milieu agricole, qui sort d’une année particulièrement difficile. Intempéries, baisse des prix et retour de la grippe aviaire ont notamment entraîné la chute de 26 % du revenu agricole moyen en 2016, selon l’INSEE. D’après les chambres d’agriculture, cet effondrement toucherait particulièrement les éleveurs bovins et laitiers, les céréaliers ainsi que les viticulteurs. Près de quatre éleveurs sur dix auraient ainsi enregistré un revenu négatif l’an dernier, et 10 % des exploitations seraient « en situation d’extrême urgence », de l’aveu du ministère de l’Agriculture.

La France, sourde à la détresse agricole

Cette « année noire », comme la qualifient les chambres d’agriculture, a été marquée par plusieurs manifestations des différentes professions, prises en étau entre coûts de production fixes et prix d’achat en chute libre. « Dans les campagnes, le moral n’est pas au beau fixe, résume Jean-Luc Poulain, président du SIA, dans L’Express. L’heure est problématique et grave sur quasiment toutes les productions. » Avec près de 70 % de son territoire consacré aux activités agricoles selon Les Échos, la France reste le premier pays producteur de l’Union européenne en termes de valeur marchande. Mais elle a perdu 1,4 millions d’agriculteurs ‒ soit deux-tiers des emplois ‒ entre 1975 et 2012, d’après le dernier rapport de l’Observatoire des territoires.

En cause, la concurrence mondiale exacerbée, qui tire les bénéfices vers le bas en France. Selon la MSA (Mutualité sociale agricole), 30 % des agriculteurs français auraient déclaré des revenus inférieurs à 4 258 euros en 2015, soit 354 euros mensuels. Le taux de suicide dans la profession était d’ailleurs plus élevé de 20 % que la moyenne nationale en 2010, d’après un rapport de l’agence nationale de santé publique. « Le milieu paysan est dans sa souffrance mais ne parle pas de cette souffrance, confiait il y a quelques jours à Libération Christian Crouzet, porte-parole de la Confédération paysanne. L’année dernière, selon la MSA, 732 agriculteurs se sont suicidés. Le revenu moyen d’un agriculteur est de 638 euros, il n’y a pas de perspectives. »

Malgré sa détresse manifeste, le secteur agricole donne l’impression d’être le grand oublié de la campagne présidentielle. Durant les primaires de la gauche, outre le silence de Manuel Valls sur la question, Benoît Hamon, Vincent Peillon, Arnaud Montebourg et Emmanuel Macron n’y font référence qu’à travers le prisme du développement durable, jugé plus « bankable ». Tandis que Benoît Hamon associe systématiquement agriculture et « transition écologique » et que Vincent Peillon insiste sur la « rotation des cultures », Arnaud Montebourg n’a que « permaculture » à la bouche et Emmanuel Macron déclare vouloir que « l’agriculture se conjugue avec l’environnement ».

Supprimer le principe de précaution pour aider nos agriculteurs ?

Face à tant d’angélisme, un seul candidat semble prendre la pleine mesure de la situation : François Fillon, qui entend « faire de l’agriculture une priorité nationale et européenne ». Pour remédier à cette dégradation qu’il estime « catastrophique », le candidat des Républicains compte dans un premier temps lever les sanctions commerciales contre la Russie, qui selon La Croix représentaient 200 millions d’euros de manque à gagner pour l’agriculture française en 2015. L’ancien Premier ministre souhaite également baisser les charges des entreprises agricoles et simplifier le régime des agriculteurs afin qu’ils soient reconnus comme « des entrepreneurs à part entière », déclare-t-il dans Les Échos.

Il annonce même vouloir aller plus loin dans la libéralisation des activités agricoles, en retirant le principe de précaution de la Constitution. Cette proposition, qui vise à relancer des études sur des pratiques inexplorées comme les OGM ou le gaz de schiste ‒ avec à la clé des crédits d’impôt pour la recherche ‒ montre une volonté de redynamiser l’agriculture française face à la concurrence étrangère. Seul candidat à vouloir « libérer l’agriculture du carcan normatif » et de l’« écologie punitive », il s’est notamment opposé au choix du gouvernement de ne pas renouveler l’autorisation de vente du glyphosate après 2017. Présent dans le controversé Roundup mais jugé sans risque par l’OMS et l’ONU, le désherbant pourrait bien cristalliser les divergences des aspirants à l’Élysée sur le dossier agricole.

Philippe Mauvoisin

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