Tabac : le paquet à dix euros inquiète les buralistes en France

Il y a deux ans, lors du lancement du plan Cancer 3, Marisol Touraine s’inclinait devant Bercy et l’arbitrage de manuel Valls qui ne voulaient pas de nouvelles hausses du prix du tabac. Le 21 février sur RTL, la ministre de la Santé a changé son fusil d’épaule, se déclarant favorable au paquet à dix euros. Une nouvelle qui inquiète les buralistes et divise les Français.

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Est-ce de l’acharnement ? En tout cas, on n’en est pas loin. Le gouvernement a enfin fixé une date finale pour que les rayonnages des bureaux de tabac soient uniformément « neutres » : au 1er janvier 2017, tous les paquets vendus devront se conformer à la loi controversée qui instaure le paquet standardisé (forme, taille, couleur et typographie uniques, pas de logo, avertissements repoussants qui recouvrent 65 % de l’emballage). A peine la sanction tombée qu’une autre se profile : Marisol Touraine, la ministre de la Santé, s’est en effet récemment prononcée en faveur d’une augmentation « forte et significative » du prix du tabac avant la fin du quinquennat – à hauteur de dix euros. Ce faisant, elle emboîte le pas à nombre de ses prédécesseurs, avec la mesure antitabac la plus utilisée par les gouvernements successifs ces vingt dernières années – et le succès tout relatif que l’on connaît à ce genre de politique.

La méthode Coué du gouvernement

Cette nouvelle annonce pose un certain nombre de questions légitimes à l’instar de celle de l’avenir des buralistes, qui se demandent quand leur profession cessera d’être malmenée. Une inquiétude qui a été reprise dans le débat parlementaire. En effet, lors de la séance de questions au gouvernement qui a suivi l’annonce de la ministre, le député les Républicains (LR) du Haut-Rhin Jean-Luc Reitzer a tenu à souligner certaines contradictions dans la politique de santé du gouvernement. « Non seulement ces propos ne respectent pas les engagements du président de la République vis-à-vis de la profession, mais ils sont également en contradiction avec les affirmations de M. Michel Sapin, ministre des finances, qui affirmait que l’on n’assisterait pas, au cours de la même année, à l’introduction du paquet neutre et à une nouvelle augmentation du prix du tabac » a-t-il martelé. Une observation qui sera restée sans réponse.

Autre question soulevée par cette nouvelle annonce : pourquoi le gouvernement recoure-t-il une nouvelle fois à une mesure qui a déjà prouvé par le passé son inefficacité ? En effet, aucune corrélation entre les hausses des prix et la baisse du nombre de cigarettes fumées n’a réellement été observée, malgré l’argumentaire martelé par le gouvernement, façon Coué. Un peu partout dans le monde, des études ont au contraire montré que les mesures de hausse de prix des produits « nocifs » n’affectaient pas la consommation et ce quel que soit le domaine – produits gras, sodas, alcool, jeux de hasard… Ainsi, l’Institut économique de Montréal précisait que le taux de tabagisme au Québec est d’environ 24 % depuis 2003, « malgré le fait que le prix des cigarettes ait doublé durant la même période. » Ces observations n’empêchent visiblement pas le gouvernement d’aller de l’avant.

10 milliards d’euros de manque à gagner pour l’UE

Si l’inutilité de ces mesures quant à l’impact réel sur la santé publique est un problème, il s’accompagne d’un autre effet nocif : la hausse substantielle de la contrebande de cigarettes. En Europe, elle a atteint des sommets inquiétants – 422,7 tonnes de tabac et de cigarettes de contrefaçon en 2014 ; chaque année, selon la Commission européenne, les Etats membres enregistrent 10 milliards d’euros de manque à gagner en raison du marché noir.

La France est un pays particulièrement vulnérable au phénomène : grâce à sa position sur le continent européen et à ses départements et territoires d’Outre-Mer, elle comporte des frontières terrestres ou maritimes avec 35 pays différents, ce qui en fait le pays ayant le plus de frontières au monde. L’espace Schengen étant – pour l’instant – ce qu’il est, le contrôle des flux de marchandises est très difficile au sein de l’Union européenne (UE) ; il est aisé de revenir de Belgique, où le paquet de cigarettes coûte 5,2 euros en moyenne, avec des valises grossies de quelques cartouches – le raisonnement vaut également pour l’Espagne et Andorre, où le paquet coûte respectivement 4,2 euros et jusqu’à 2,5 euros, ce qui fait de ces deux entités les champions du produit bon marché.

1 000 bureaux de tabac fermés en 2014

Pour tenter de contrer ce phénomène, les buralistes en appellent à la raison du gouvernement : « nous ne sommes pas opposés à une politique de santé publique mais nous demandons à être traités comme les autres distributeurs de tabac en Europe », rappelle à ce titre Pascal Montredon, président de la Confédération des buralistes. « Quand la France augmente le prix du tabac, la Belgique se garde bien de le faire en même temps et autant, de façon à récupérer les clients », rappelle de son côté Thierry Lazaro, député LR du Nord. Sans compter que l’Etat est également perdant dans l’opération : les revenus issus des taxes dégringolent au-delà d’un certain point ; il se produit généralement un « décrochage » dans les recettes fiscales qui découlent de la vente de cigarettes au-delà d’un certain niveau de taxes par paquet. Lorsque le tabac devient trop coûteux, les consommateurs se tournent vers d’autres sources d’approvisionnements illicites moins coûteuses – et non taxées. Un manque à gagner sévère pour le Trésor français puisqu’il s’élèverait à 2,4 milliards d’euros.

Si l’Etat ressort, d’une manière ou d’une autre, affaibli de ces « politiques » santé, les grands perdants restent avant tout les buralistes. Ainsi, en 2014, mille bureaux de tabac ont dû mettre la clé sous la porte faute de ventes suffisantes. S’estimant victime d’une injustice, la Confédération des buralistes demande à présent que l’Etat « reprenne les stocks [de paquets existants] non-écoulés au 1er janvier » indique Pascal Montredon. « Nous aurions aimé avoir le temps d’écouler les paquets non-neutres, parce que nous allons devoir faire en fonction de la marchandise qui nous sera livrée en octobre-novembre », plaide-t-il. Pour l’instant, la Confédération n’a pas réagi à l’annonce d’une nouvelle augmentation du prix du paquet. On peut imaginer sans mal que cette nouvelle pénalité fera grincer des dents.

 

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